mercredi 9 novembre 2011

L'ivresse des profondeurs


Une bourgade de la Côte d'Azur s'illustra dans les années 50 dans la fabrication de barbotines charmantes et lumineuses que l'on trouve encore dans les brocantes et les vide-greniers. Amphores brisées dont la béance laissait voir l'intérieur, poissons le ventre découpé, coquillages aux valves entrouvertes laissant admirer un décor marin, algues dentelées, petits poissons frétillants, anémones ébouriffées, coquillages et étoiles de mer. Les couleurs de la faïence étaient vives et pimpantes, brillantes et surlignées de filets d'or, et une petite ampoule s'allumait le soir, révélant les profondeurs d'une grotte, accrochant des reflets d'émail et de nacre. Le fond de la mer devenait bijou de fantaisie, petit trésor de pacotille dans son écrin, luisant gaiment dans le noir de la chambre, découpant des formes sous-marines au plafond et veillant le sommeil. Les barbotines de Vallauris devinrent célèbres, contrepoint populaire et accessible des créations illustres de Picasso, Chagall ou Matisse, transportant le soleil et la luxuriance de la Méditerranée, univers miniature éclatant de vitalité, dans les foyers de France. Elles pétaient la joie, un tantinet vulgaires et totalement kitsch, clinquantes, excessives, ravivant sans complexe le souvenir des vacances. Elles trônaient sur la télévision aux formes empâtées, sur le rebord en brique rouge de la cheminée, et la table de chevet en rotin, parfaitement assorties au lampadaire en fer forgé, éléments incontournables de la déco des années 50, qui s'affranchissait de la grisaille et de la sévérité. Même le fil électrique était décoratif, turquoise ou orange, et le soin du détail contaminait l'interrupteur en bakélite ( petite olive craquante avec son poussoir récalcitrant ) et la prise, parfois bicolores. Elles allumaient une part de rêve et de légèreté, témoins naïfs du développement du tourisme de masse sur la côte d'Azur, icônes, avec les cartes postales dentelées, et les coffrets à bijoux incrustés de bigorneaux ( ah ! la petite étiquette en papier doré, estampille de la mémoire ), du souvenir fabriqué en série.



Les années 50 libérèrent l'utile, il devint beau, plein d'esprit et ludique. Les potiers de Vallauris ne furent pas en reste, et surfèrent sur la vague déco déferlant sur l'objet du quotidien, pas toujours avec bonheur mais souvent avec exubérance. Les tasses se hissaient sur 3 petits pieds et décollaient des soucoupes, les plateaux à fromages se faisaient remarquer, les vases enroulaient leurs anses démesurées, les cendriers se muaient en coquillages, les raviers en feuilles vernissées, les poissons en pichets avec des nageoires, les légumes en salières... Une folle transmutation des genres et des usages, des surfaces laquées dévorées d'écume, des éclaboussures, des taches vives qui se rétractaient sur des fonds sombres incorruptibles, des entrailles écarlates, et le noir faisait chanter les couleurs qui explosaient. La notion d'utilitaire s'élargit pour stimuler la consommation, et la ménagère branchée s'offrit le luxe du superflu, le service à liqueur devint indispensable, le bougeoir incontournable et le vide poches, une pièce maîtresse de l'intérieur moderne et organisé. La vaisselle quittait la cuisine, s'échappait du placard, guinchait jazzy, musette, opéra de quatre sous, frimait et s'exhibait, déchaînée.

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